À la découverte de Mario Rovira, l’une des grandes promesses de la viticulture espagnole
Jeune et entreprenant sont deux adjectifs qui décrivent à la perfection Mario Rovira, un œnologue infatigable et l’une des grandes promesses de la viticulture espagnole d’aujourd’hui. Mario est un homme tranquille qui sait écouter et comprendre le vignoble par la simplicité. Il ne se contente pas de relever le défi de produire du vin à El Bierzo, il déploie également son talent dans des territoires aussi différents que Jerez ou Alella. Apprenons-en davantage sur Mario et ses projets intéressants qui font beaucoup parler d’eux.

Entrevue exclusive avec Mario Rovira pour Decántalo
À vos yeux, que représente le vin ?
Pour moi, le vin est un mode de vie. Je me considère comme une personne un peu timide et réservée et le vin est pour moi une manière de m’exprimer, de communiquer, une manière de se rapporter à l’environnement et d’interpréter à travers une bouteille ce que je vois et ressens dans le vignoble tout au long de l’année… Cette passion me permet de traverser diverses épreuves telles que le gel, les pierres ou les maladies, comme celles que nous avons vécues ces dernières années. C’est tout un art, une culture et, bien entendu, une entreprise. D’ailleurs, par rapport à ce dernier point, grâce à la conscientisation sociale et à la didactique, nous essayons, en tant que petit producteur, de faire prendre conscience aux gens du coût que représente à l’heure actuelle des petits projets familiaux comme le notre.
Quel est votre souvenir le plus lointain lié au vin ?
J’ai beaucoup de souvenirs liés au vin, mais je pense que mon premier souvenir est le goût du moût que ma grand-mère me donnait dans une bouteille d’un litre. Je viens d’un quartier humble de Barcelone et mes parents travaillaient tard. Je passais donc les journées avec mes grands-parents jusqu’à ce que mes parents viennent me chercher le soir. Chez eux, il y avait toujours une bouteille de moût, une saveur que je n’oublierai jamais. C’était addictif, je me souviens du fruit, du sucre, de la couleur de la bouteille… Avec une horrible étiquette quand j’y repense…
Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir un producteur de vin ?
Déjà à la faculté, je choisissais des matières relatives à la production de vin. Nous faisions des stages dans le vignoble et avions élaboré un vin de style rosé comme travail final. C’est alors que le monde du vin a commencé à attirer mon attention. Après des études d’agronome à Lleida, je me suis tourné vers l’œnologie et les récoltes… Mais le réel élément déclencheur a été de pouvoir travailler avec Jean Claude Berrouet à Fleur Petrus (Pomerol) lors sa dernière année avant de prendre sa retraite. Là, j’ai pu en apprendre beaucoup sur la rigueur et la connaissance du vin… Le pourquoi de beaucoup de choses et le plus important : le respect, l’équilibre et l’humilité, ce qui est essentiel selon moi dans notre secteur. De là, je suis allé à Sancerre, puis en Nouvelle-Zélande, avant de me retrouver en Californie.
À l’issue de votre formation professionnelle à l’étranger, pourquoi avoir choisi El Bierzo pour démarrer votre projet viticole ?
Quand je suis retourné en Espagne, j’étais très impatient d’essayer de lancer mon propre projet, j’avais 27 ans et je cherchais à faire quelque chose de très personnel basé sur les anciens vignobles, les cépages autochtones, les zones montagneuses, l’altitude, les pentes et les sols. Je cherchais à produire des vins plus atlantiques. J’ai donc commencé à chercher et un bon ami m’a invité à visiter Bierzo et j’y ai trouvé ce que je cherchais.
Grâce à ma famille qui m’a soutenu à tout moment, j’ai pu démarrer le projet Akilia en louant mes deux premières parcelles en décembre 2010. À partir de 2013, nous avons commencé à acheter de vieux vignobles. À l’heure actuelle, nous disposons de 4,5 hectares de vignes dans la zone de San Lorenzo (Bierzo), travaillées selon l’agriculture biologique depuis la première année. Nous investissons tous nos efforts pour exprimer chaque jour davantage ces parcelles dans nos vins.
Nous savons que vous êtes un grand amateur du cépage Mencia. Qu’est-ce que ce raisin vous apporte de plus par rapport autres cépages rouges ?
Je pense que c’est une variété très complexe… Elle me surprend encore aujourd’hui. Parmi les cépages autochtones, je considère que cette variété peut être interprétée de multiples façons et donner des vins très différents : de l’élaboration de vins jeunes électriques et tendus à des vins de garde qui évoluent très bien dans le temps.
Cette polyvalence, ajoutée aux différentes pentes et orientations qui existent à Bierzo, rend le jeu très amusant. Vous pouvez également produire des vins très différents à partir d’une même variété.
Les vins d’Akilia, votre projet personnel à Bierzo, ont fait sensation parmi les dégustateurs de la prestigieuse publication « The Wine Advocate ». Qu’est-ce qui a retenu leur attention ou qu’est-ce qu’ils apprécient le plus dans vos vins ?
Honnêtement, je ne sais pas, je n’en ai jamais parlé avec eux, mais, dans nos vins, nous essayons de représenter le millésime et une région comme San Lorenzo, une région d’altitude et de pentes, mais surtout, depuis le début, nous essayons de produire des vins frais et élégants. Pour ce faire, nous essayons toujours d’ajuster au mieux la date de la récolte, en recherchant une date très précise située entre la fin de la véraison et le début de la maturation, le moment optimal du raisin, avec un fruit très épicé et peu compoté. Nous essayons d’éviter la sur-maturation malgré les millésimes compliqués que nous avons dû vivre… Et c’est justement ce que j’aimerais que les gens apprécient dans nos vins.
Après avoir fondé Akilia, votre projet à El Bierzo (Castille-et-León), vous avez décidé de produire également des vins à Jerez (Andalousie) et Alella (Catalogne). Comment reliez-vous ce triangle viticole particulier ? Pourquoi avez-vous choisi ces lieux pour produire de nouveaux vins ?
Ce sont trois projets qui se complètent entre eux, mais le premier projet que j’ai lancé après Akilia était à Jerez (Sanlúcar de Barrameda) en 2014, en collaboration avec Delgado Zuleta, une cave historique du Marco de Jerez.
C’était une collaboration informelle et inattendue puisque je produisais mes vins blancs du Bierzo depuis 2011 avec le cépage palomino. En fait, le plus vieux vignoble que nous possédons, de 118 ans, est de palomino et nous permet d’élaborer un vin de parcelle appelé « Valdesacia ». Nous nous sommes rencontrés lors d’une foire. Je goutais leur vin, tandis qu’ils dégustaient les miens. Nous avons décidé d’élaborer un fût commun non fortifié sous un voile de fleurs. Nous sommes passés d’un fût à deux fûts l’année suivante et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui, nous produisons 7-8 fûts et deux cuves. C’est ainsi qu’est né le projet « Tosca ». À l’heure actuelle, nous avons trois vins : Tosca, Tosca Cerrada et Tosca de Lentejuela révélant un vieillissement biologique, de l’intensité la plus faible à la plus marquée, mais toujours sans fortification.
Vous aviez le projet d’Alella en tête depuis de nombreuses années.
J’avais hâte de faire quelque chose dans mon pays en essayant d’exprimer une Méditerranée plus fraîche. Et, avec ma femme, que j’ai d’ailleurs rencontrée à Bierzo, nous avons trouvé une parcelle de 3 hectares face à la mer dans le parc naturel de Serralada de Marina avec un ancien vignoble. En 2017, nous avons donc commencé la taille et, en 2018, nous avons réalisé notre première récolte. Produire du vin à Alella, avec une maturation aussi rapide et la proximité de la mer, est un véritable défi. Pour les trois vins que nous élaborons à Alella, nous essayons de miser sur le sol granitique (sauló) et la salinité de la mer. Mais nous finissons toujours par devoir nous dépêcher pour que les coups de chaleur du mois d’août ne nous fassent pas perdre de l’acidité des raisins.
Les vins que vous élaborez à Jerez et ceux que vous produisez à Alella ont des noms liés au flamenco. Y a-t-il une relation entre certains vins et d’autres, un fil conducteur qui les relie ? Si oui, pouvez-vous nous expliquer ?
En effet, ils ont une relation. Nous avons utilisé des fûts de Jerez de notre projet de Tosca pour élaborer les vins d’Alella. Nous faisons une partie de l’élevage en fûts pour notre premier vin blanc, « La Flamenca » , qui est composé de pansa blanca et Macabeo, tandis que pour le vin parcellaire « La Farruca » , qui est constitué uniquement de Macabeo, nous fermentons et élevons tout en fûts de Jerez. Les noms représentent différents styles de flamenco, puisque nous mélangeons des variétés d’ici et des fûts du sud.
Pouvez-vous nous présenter votre vin préféré issu de vos différents projets ?
Il est difficile de n’en citer qu’un car ils ont tous des caractéristiques que j’aime et qui les rendent uniques et différents, de la fraîcheur des vins du millésime 2012 à l’élégance des vins 2016, comme la Villa de San Lorenzo, ou la délicatesse de Villarín 2018. Je pense que l’évolution du Tosca Cerrada 2017 en bouteille est magique ou les vins d’Alella de mon premier millésime, le 2018, après un an en bouteille.
Mais s’il y a un vin qui pourrait se démarquer des autres en raison de sa rareté et de son côté émotionnel, ce serait le Valdesacia tinto qui provient de la parcelle de Valdesacia vieille de 118 ans, composée uniquement de raisin palomino blanc à l’exception de deux rangées de mencía. Nous n’avons réalisé jusqu’à présent que deux millésimes, avec peu de bouteilles, grâce à un bon ami qui nous a quitté, amoureux de cette parcelle et qui m’a encouragé à vinifier ces raisins séparément.
Outre le vin, quels sont les passions et/ou passe-temps secrets et pas si secrets, et surtout avouables, de Mario Rovira ?
Honnêtement, depuis que j’ai lancé le projet d’Akilia, je n’ai pas beaucoup de temps libre. Avant, j’aimais beaucoup lire, je dessinais, j’allais beaucoup à la mer, mais maintenant quand j’ai le temps j’essaye de passer du temps avec ma famille, qui est mon autre grande passion, ceux qui me supportent et me soutiennent à tout moment, sans eux tout cela ne serait pas possible.
En tant que jeune œnologue, pouvez-vous nous expliquer les difficultés auxquelles vous avez dû faire face pour mener à bien vos projets ?
J’ai rencontré beaucoup de difficultés. Au début, le plus difficile a été de trouver l’idée ainsi que les ressources pour la réaliser et de faire face au rejet des gens quand on veut faire les choses différemment dans un domaine traditionnel. Mais aussi, les millésimes très disparates que nous avons eu en si peu de temps, le marché qui est de plus en plus volatil et maintenant la COVID, qui représente un grand défi à tous les niveaux.
Y a-t-il un jeune projet viticole comme le vôtre que vous nous conseillez de suivre et pourquoi ?
Actuellement, il y a beaucoup de petits projets très intéressants en Espagne mais j’aime boire des vins issus des projets de jeunes producteurs du Marco de Jerez, les vins électriques de Galice, les vins élaborés avec une intervention minimale dans le Penedés ou les grenaches de Gredos.
Quel est le dernier vin qui vous a ému et pourquoi ?
Cette année, lors du repas à la fin de la récolte à Alella, j’ai été surpris par un vin blanc de Sicile élaboré par Azienda Agricola Cos avec le cépage Grecanico dorato avec un point d’évolution contenu, salin, minéral, avec une bonne acidité et une certaine texture… Je pense que c’était aussi le moment de boire ce vin après la récolte.